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« Il faut mettre en place des chaînes de valeur stimulées par ces projets structurants »

Dr. Ndikeu Njoya Nabil Aman, économiste. 

Ces dernières années, le Cameroun a engagé des projets structurants dans plusieurs secteurs (eau, énergie, routes…). Quel est leur impact réel sur la croissance économique du pays ?

L’Etat du Cameroun, après avoir traversé une longue période d’ajustements structurels, s’est depuis 2010, fixé le cap de devenir un pays émergent en 2035. Pour ce faire, il a été élaboré une stratégie graduelle dont la première séquence qui couvrait la période 2010-2019, a été précisée dans le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE), ayant ainsi constitué le cadre de référence de la planification du développement économique du Cameroun. C’est à la faveur de ce DSCE que plusieurs projets d’investissement public de grande envergure, souvent appelés projets structurants, ont été lancés (complexe industrialo-portuaire de Kribi, barrage de Lom-Pangar, deuxième pont sur le Wouri, etc). Il s’agissait d’une politique économique expansionniste, dans laquelle l’Etat, par les dépenses publiques, réalise de grands travaux d’investissement, qui vont générer une cascade d’effets positifs sur la production, l’emploi, le revenu, et provoquer des externalités positives pour le secteur privé (facilitation du commerce par les routes, augmentation de la production grâce au surcroît d’énergie, ect…), suivant ce que la science économique théorise comme l’effet multiplicateur des dépenses publiques.

Au terme de la période de mise en œuvre du DSCE, le Cameroun a, sur la période 2010-2019, enregistré une croissance moyenne de 4,5% d’après les évaluations du ministère en charge de l’économie. Ce qui a constitué une progression en comparaison au 3% de croissance du PIB en moyenne de la période 2004-2010, période pendant laquelle le Cameroun mettait plutôt en œuvre le Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP), sous le contrôle des institutions de Bretton Woods.  

Cependant, malgré cette progression, les performances de croissance ayant été réalisé dans le cadre du DSCE ont été en fait inférieures aux objectifs qui avaient été fixés par ledit document, à savoir un taux de croissance de 5,5% en moyenne annuelle sur la période. C’est donc dire que dans son ambition de devenir émergent en 2035, le Cameroun a pris un peu du retard sur ses objectifs de croissance durant les dix premières années de mise en œuvre de sa stratégie. Il va donc falloir fournir davantage d’efforts pour compenser ce retard et maintenir le cap, pour les dix prochaines années, notamment dans le cadre de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30) cette fois-là.

Les projets achevés ont-ils amélioré le quotidien des Camerounais et généré des emplois tel que prévu ?

Il pourrait être difficile pour l’instant d’établir une évaluation spécifique de l’effet des projets structurants sur les conditions de vie des Camerounais, parce que d’une part, plusieurs de ces projets, supposés impacter considérablement l’accès à certaines commodités de base, sont encore en cours de réalisation. D’autre part, parce qu’il n’existe pas encore d’étude précise sur le sujet. Toutefois, l’évaluation globale de la mise en œuvre du DSCE peut nous édifier sur les performances macroéconomiques et socioéconomiques enregistrées par le Cameroun durant la période concomitante au lancement des projets structurants. Ainsi, d’après l’évaluation faite en prélude au lancement de la SND30, il ressort que les programmes d’actions menés dans le cadre du DSCE ont abouti globalement au maintien du revenu/tête annuel entre les seuils de 1006 dollars et 3955 dollars. A cet effet, le Cameroun continue d’être classé dans les pays à revenu intermédiaire tranche inférieure. En ce qui concerne la pauvreté, la quatrième Enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM-4) menée en 2014 a révélé que le taux de pauvreté a reculé de 2,4 points en se situant à 37,5% contre 39,9% en 2007 et 40,2% en 2001. Cette performance reste cependant en deçà des objectifs qui avaient été fixés, qui prévoyaient un taux de pauvreté de 28,7% en 2020. Pour ce qui est de  l’emploi, les données disponibles font état d’une légère dégradation, avec notamment un taux de sous-emploi passé de 75% en 2005 à 77% en 2014. Dans le cadre de l’accès aux commodités de base, la proportion des ménages ayant accès à l’eau potable est passée de 45,3% en 2007 à 61,0% en 2014, soit une progression de 15,7 points. La proportion des ménages ayant accès à l’éclairage électrique quant à elle, est passée de 48,8% en 2007 à 62,1% en 2014 pour l’ensemble du pays, mais demeure toutefois faible dans les zones rurales (35,1%). Dans le cadre de santé des populations, l’on peut noter que l’espérance de vie à la naissance est passée de 51,4 ans en 2009 à 56 ans en 2017. Cette progression bien qu’importante reste encore faible en comparaison à un pays comme le Rwanda (65 ans), le Cap-Vert (70 ans) où la France (85 ans pour les femmes et 80 ans pour les hommes). En somme, le DSCE s’est accompagné de plusieurs progrès notoires, sans toutefois qu’on ne puisse pour l’instant, préciser dans quelle mesure ces progrès sont corrélés aux projets structurants. Cependant, la situation reste globalement mitigée, du fait notamment de certains échecs enregistrés pour des objectifs sectoriels.

Malgré les importants investissements consentis pour réaliser ces projets et leur taille, l’eau potable et l’énergie électrique ne sont toujours pas à la portée des populations, comment expliquer ce paradoxe ?

En effet, malgré la réalisation de plusieurs infrastructures d’eau et d’électricité à la faveur de la mise en œuvre du DSCE, de nombreuses populations continuent de souffrir d’un déficit d’accès à ces commodités de base, et ce tout particulièrement en zone rurale. Cependant, il pourrait être hâtif de conclure à un paradoxe dans la mesure où de manière globale, les projets déjà réalisés ne représentent en réalité qu’une portion congrue de l’ensemble des projets du DSCE élaborés pour résorber ces déficits. Ainsi, en prenant l’exemple de l’énergie électrique, la demande anticipée à l’horizon 2025, sera d’environ 1370 MW pour le secteur public et de 1500 MW pour le secteur industriel. Cette demande croît d’environ 6% chaque année. A cet effet, dans le cadre du Plan de développement du secteur de l’électricité (PDSE), il a été planifié un ensemble d’infrastructures supposées porter les capacités énergétiques à 3000 MW d’ici 2030.

Cependant, s’il est vrai qu’on a pu assister à la finalisation de certains projets tels que les barrages de Memve’ele ou Lom-Pangar, force est de constater que plusieurs projets, supposés fournir des puissances plus importantes et donc plus déterminantes à la satisfaction de la demande énergétique, n’ont pas encore démarré ou sont en cours de réalisation, tel que notamment les centrales hydroélectriques de Natchigal (420 MW), de Song-Mbengè (950 MW) ou de Ngodi (470 MW).  Le rythme de réalisation de ces grands projets, entaché de retards et les difficultés à réaliser les marchés y relatifs, expliquent donc en partie, la persistance du déficit de production énergétique et partant, le déficit de fourniture électrique ressentie par les populations. Le coût de ces infrastructures est également un facteur dirimant important. Aussi, la pandémie du covid-19 a limité la capacité de mobilisation des recettes publiques internes et renchéri les taux d’intérêt pour les emprunts extérieurs. Il faut également relever qu’outre la production, le Cameroun fait également face à des difficultés de transport de l’énergie électrique ainsi qu’à des déperditions dans l’administration des réseaux, qui amoindrissent considérablement la quantité et la qualité de la fourniture électrique.

Que faire pour rectifier le tir afin que ces projets génèrent une croissance partagée qui profite à tous ?

La croissance inclusive suppose tout d’abord que les effets d’entraînement de ces projets puissent bénéficier de manière durable aux populations locales des territoires abritant ces projets. Cela passe par une implication plus grande des collectivités territoriales décentralisées (CTD). Ces CTD doivent pouvoir être en mesure d’élaborer des stratégies de développement local autour de ces projets, permettant de générer des activités formelles durables, ainsi que des filières de production spécifiques locales, tirant avantage de ces projets. Il est important de relever que dans les modèles de croissance à la Barro, c’est-à-dire fondés sur un surcroît d’investissement public, la croissance est davantage le fait des externalités positives du projet d’investissement, à savoir toutes les activités publiques et privées qui vont pouvoir en tirer profit de diverses manières, que du projet lui-même. Les CTD doivent donc pouvoir mettre en place des chaînes de valeur locales, fondées sur des avantages comparatifs spécifiques, stimulées par la présence de ces projets structurants. Il y’a donc un important travail de la planification du développement local par les CTD elle-même et non pas seulement par les administrations centrales, comme c’est très souvent observé pour l’instant.

Propos recueillis par Gibrile KENFACK TSABDO

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