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Politique économique/Gestion de l’économie: Appel à un redoutable programme

L’actualité ces derniers jours revient en boucle sur une réflexion menée par le Camercap, qui estime que « l’entrée sous-programme avec le FMI contredit et hypothèque les objectifs de développement de la SND30[1]». Pour ce cabinet, les deux options ne peuvent pas coexister dans la quête d’une croissance forte : « c’est de rhabillage diplomatique… l’on va désormais choisir des priorités dans les priorités de la SND30[2] qui sont compatibles avec le programme ». Cette vision ne pourra avoir que de conséquences néfastes sur l’exécution de la politique économique au Cameroun. Certes, l’avènement du premier plan d’ajustement structurel (PAS) s’est accompagné de l’abandon de la conduite du 5e plan quinquennal de développement du Cameroun, mais nous souhaitons dans les lignes qui suivent, dire pourquoi nous ne partageons pas totalement cet avis. Conscient que la norme est que le FMI nous accompagne et non nous impose quoi que ce soit. Il n’est pas inutile de relever que les Etats sont les vrais patrons du FMI et dans ce sens, il est tenu de respecter leurs exigences tant qu’elles ne violent pas les principes de base qui le régit et qui sont acceptés par tous.

Les affirmations susvisées prennent appui sur les réformes traditionnelles promues par le FMI qui sont potentiellement austéritaires ou sur les vieux réflexes du Fonds, qui estimaient que les dépenses sociales sont la source de la croissance faible, en ayant une préférence pour les mesures ayant une facture sociale élevée (élargissement de l’assiette fiscale aux pauvres, libéralisation à outrance, privatisation des monopoles ou des entreprises des secteurs stratégiques, baisse drastique des salaires, etc.).

 Notre position se basera sur l’une des leçons de la crise économique de 2008, l’évolution positive notée au sein des institutions de Bretton woods, renforcée par l’exemple d’un pays performant africain qui conduit son plan de développement couplé à un programme appuyé par les ressources du FMI. Le plus important sera en fin de compte, de formuler des conditions qui permettront au Cameroun d’atteindre les principaux objectifs de la SND30.

La crise de 2008 a fait douter de la capacité de la science économique à expliquer la réalité et de son aptitude à aider à comprendre le monde réel…

Deux décennies avant sa survenue, le monde avait traversé une phase de croissance exceptionnelle. Cette phase a fait croire aux gestionnaires de la politique économique, qu’il existait des recettes de politique économique, garantissant la stabilité macroéconomique. La science économique aurait dû tempérer cet optimisme. Au contraire, elle les a confortés dans leurs illusions. Ce parti pris a joué un grand rôle dans l’incapacité des économistes à décrire la crise de 2008, ou même à envisager son éventualité. Tout en conservant une rigueur analytique conceptuelle, les économistes sont confrontés à un examen de conscience et à un redoutable défi. Il leur faut décrire le Cameroun tel qu’il est, avec toute sa complexité et son corollaire, l’incertitude et la diversité, pour guider la politique économique. Cela se fera en conciliant rigueur et réalisme. C’est une invite à une vision relativiste de l’économie. Rien en économie n’est toujours négatif ni toujours positif.

… a contribué à une dose de souplesse des programmes appuyés par les ressources du FMI…

Cette incapacité est l’une des raisons qui ont poussé les économistes du FMI à se remettre en cause. Les progrès observés au niveau des contenus des PAS ont été impulsés par les recherches empiriques conduites au sein des institutions de Bretton Woods mais surtout ont été l’œuvre de nombreux économistes de renom (Joseph Stiglitz en particulier) ainsi que des fonctionnaires courageux, dans leur aptitude à cerner les questions stratégiques, préférant tourner le dos à la course pour l’agrandissement de leurs bureaux. Comme pour répondre à l’un de ces fonctionnaires (« qui critiquent le FMI[3] et ne suivent pas la conjoncture»), les représentants résidents du FMI et de la Banque mondiale avaient publié un appel dans Cameroon Tribune du 23 janvier 2002, pour marquer « la volonté de leurs institutions à se remettre en cause pour entretenir le précieux partenariat qui existe entre ces institutions et le Cameroun ». Répondant à cet appel et dans un souci d’amélioration de leurs interventions, nous avions relevé à leur intention des problématiques à prendre désormais en compte pour un ajustement réussi (construction d’un Etat agile et efficace, modernisation de l’administration publique, reforme profonde de la comptabilité publique, adoption d’un niveau pertinent de politique industrielle, emploi, mise entre parenthèses du dogme d’équilibre budgétaire, adoption de la politique de relance ou nécessité de jeter les bases d’une économie performante et de passer de la gestion à la prévision, de l’arbitrage d’urgence à de l’anticipation dans la conduite de la politique économique ).

Aujourd’hui, les responsables du FMI reconnaissent que leur connaissance de la croissance économique est extrêmement parcellaire et estiment nécessaire de conseiller les responsables de politique économique avec plus d’humilité, tout en admettant qu’un système économique peut avoir des réactions imprévues. Dans le cadre de la facilité élargie de crédit (FEC), la conditionnalité est simplifiée et recentrée sur les mesures qui sont indispensables pour atteindre les objectifs poursuivis. Ainsi, les programmes appuyés par la FEC sont censés être fondés sur la propre stratégie de croissance des pays. 

… qui, au contraire des premiers PAS, a permis à de nombreux pays de le conduire conjointement avec  leur plan national de développement…

 C’est pourquoi, plusieurs pays africains ont un programme avec le FMI et parallèlement conduisent sans douleur leur plan de développement, très souvent avec des résultats globalement satisfaisants. Parmi ces pays, il y a la Côte d’Ivoire qui a enregistré une croissance économique moyenne supérieure à 6,5% sur la période 2016-2019. Dès son accession au pouvoir, le Président Ouattara, qui avait sur sa table le DSCE, avait demandé aux techniciens d’élaborer plutôt un plan de développement intégrant tous les acteurs économiques ivoiriens. L’adhésion de la population à ce Plan fut total, au regard du poids de son financement (60%) par les bénéficiaires à la base. Ce plan est parallèlement exécuté avec le programme FEC avec des performances économiques encourageantes.

…dont le succès exige des ajustements dans la conduite de la politique économique

 Les retombées positives d’un programme économique ne se mesurent pas à l’aune du nombre de ses pages ou des recettes clé à main, mais à la pertinence des solutions aux causes fondamentales de la croissance économique fragile. Il devient important de passer en revue les performances économiques du Cameroun sous ajustement. Cette évaluation permettra d’une part, d’identifier les points positifs qui seront amplifiés et d’autre part, des points négatifs qui seront corrigés par des mesures appropriées.

Notre conviction est qu’une solution adéquate au retard de développement de notre pays, est l’accroissement d’une masse critique d’économistes qui ne croient plus aux belles paroles – des paroles n’ayant aucun sens en comparaison avec la réalité. Il s’agit de susciter l’avènement des économistes capables de propositions crédibles pour l’avenir ou de raisonnements solides, basés sur des convictions profondes.

Fondamentalement, il serait important de rechercher les voies et moyens pour renforcer l’efficacité de l’Etat, notamment sa capacité à concevoir, à formuler et à mettre œuvre des réformes appropriées. Conscient qu’il faut toujours interroger les responsabilités de la partie nationale dans les échecs des stratégies de développement en général, et celles appuyées par les ressources du FMI, en particulier.

Le Cameroun doit être maître de sa stratégie de développement et de son programme économique et financier, et à ce titre, il serait intéressant d’avoir une bonne connaissance de ces mesures et être prêt à les vendre au meilleur prix et au mieux disant. Autrement dit, nos techniciens doivent être totalement imprégnés des moindres contours de notre stratégie et du programme économique et financier, et pouvoir les défendre en toute circonstance.

Les équipes chargées de suivre la SND30 et le programme économique et financier devraient être constituées des hommes et femmes à l’expertise avérée en matière de conduite des réformes (ou qui maîtrisent les dossiers techniques). Au lieu uniquement de se plier constamment aux injonctions polies et courtoises, ces équipes peuvent affronter ou porter la réplique crédible aux techniciens du FMI ou d’autres institutions sœurs. Ces équipes doivent prendre conscience que certains partenaires au développement ont un modèle de développement qu’elles souhaitent voir appliqué dans un pays, s’il n’y a pas d’alternatives crédibles. Plus précisément, la réussite de toute réforme économique dépend de sa compréhension par l’équipe de pilotage et de l’adhésion de la population.   

De bonnes discussions avec ces institutions, suppose la mise sur la table de négociation du projet de société du Président de la République et une stratégie globale bien pensée et centrée sur l’Homme, que l’on défend avec fermeté et conviction pour obtenir l’adhésion des populations. Il s’agit en priorité : 1) de l’engagement de l’Etat à développer l’économie par exemple, en concentrant l´investissement public sur certaines classes d´actifs stratégiques et souverains, qui sont de véritables accélérateurs de développement ; 2) de la poursuite de la construction d’un Etat de droit, par l’amélioration de l’indépendance et de l’efficacité du pouvoir judiciaire, mais aussi celle d’un Etat agile et efficient, en particulier une fonction publique efficace et intègre (les agents de l’Etat doivent se présenter comme des défenseurs de l’économie) ; 3) de la mise en place de systèmes financiers robustes ; 4) de l’amélioration de la qualité de l’infrastructure économique (ressources humaines pour l’industrie, accès au capital et à la technologie, environnement réglementaire, infrastructures physiques, etc.) ; 5) de l’élaboration d’un plan stratégique de développement industriel, pour renforcer son rôle et sa contribution à la croissance ; 6) de l’élaboration de réformes commerciales crédibles et viables, qui tiennent compte du rythme, de l’enchaînement et de la modulation de la libéralisation des échanges ; 7) de la consolidation de la stabilité macroéconomique; 8) de l’adoption de mesures fortes en faveur de la compétitivité de l’économie ou pour accroître la productivité; 9) de l’adoption des politiques de soutien à la modernisation des secteurs productifs, qui demandent à la fois une volonté politique assise sur une vision à moyen terme de l’économie et un environnement propice à l’entreprise et à l’investissement ; 10) de la construction d’un secteur primaire performant et particulièrement, la reconstruction du secteur des exportations de produits primaires; 11) de l’approfondissement de la qualité de l’enseignement (visant la satisfaction des besoins de notre économie) et particulièrement, de la formation et un meilleur encadrement des industriels nationaux.

Les équipes de suivi de la SND30 et du programme économique et financier doivent être réceptives à des critiques constructives des universitaires et des autres économistes jouant pleinement leur rôle, qui est de clarifier les liens entre différents types de concepts en dénonçant des idéologies trompeuses. Parallèlement, la recherche de l’efficacité et de l’efficience de l’action publique doit être une priorité de tous les instants. C’est d’un appel à un redoutable pragmatisme dans la gestion de l’économie camerounaise qu’il est question.

Emmanuel Yangam

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